Le crépuscule des dieux

En un an et demi, la France est passée de Bel Ami au Crépuscule des Dieux

 

Aurions-nous pu éviter ce week-end tragique ? Comment en sommes-nous arrivé à une situation d'insurrection et de guerilla urbaine ?

Les gens ordinaires ne descendent pas massivement dans la rue par hasard ou parce qu'ils n'ont pas mieux à faire. Le Français moyen, bien que prompt à donner son avis politique, est plutôt réticent à l'engagement et à l'action sur le terrain. Alors lorsqu'il se retrouve dans les rues au milieu de scènes de guérilla urbaine, c'est bien que la situation est hors norme.

Les revendications sont très disparates : trop de taxes, pas assez de revenus, traitement inégalitaire, injustice fiscale, déclassement, mépris des élites, sentiment de peur face aux profondes et violentes mutations climatiques, énergétiques, numériques qui s'imposent à nous sans contrôle.

Et la colère s'exprime d'autant plus facilement contre le système Macron que ce dernier a été particulièrement arrogant du point de vue humain, et terriblement amateur du point de vue politique. Le "vieux monde" comme l'a baptisé le parti LREM, est certes en décalage par rapport aux attentes et façons de faire de l'époque, mais il était et reste le fruit d'une nécessité de fonctionnement de la démocratie. Organiser le débat de façon contradictoire et respectueuse n'est pas une chose qui va de soi. Le parti au pouvoir a prétendu faire disparaître l'opposition droite gauche des idées au nom d'un relativisme qui ne voulait pas dire son nom ("il y a de bonnes idées partout"), mais c'était nier le fait que nos idées sont fondées sur des choses profondément ancrées en nous : nos valeurs, nos croyances, notre construction et notre conscience politique et sociale. Notre vision de la politique nous est très personnelle et ne se concilie pas naturellement avec celle des autres. C'est pour cela qu'il faut organiser le débat si on ne veut pas que cela finisse en violence ou en totalitarisme. Le débat d'idées et consubstantiel à la démocratie et dans notre système politique, l'organisation du débat se faisait autour des partis politiques. Noyer le débat dans le relativisme et une pensée dominante équivaut à tuer la démocratie.

La faute de LREM est immense puisqu'ils ont délibérément voulu détruire aussi bien la pluralité des partis que les corps intermédiaires et de fait devenir une sorte de parti unique sans dimension sociale. Le résultat est qu'aujourd'hui le président de la République se retrouve seul face à la contestation directe d'un peuple qu'il lui est hostile, sans outils de débats ou de négociation.

Une partie de la faute revient aussi à l'évidence aux partis qui n'ont pas su voir à quel point leurs schémas idéologiques étaient en train d'exploser sous la violence des bouleversements qui nous frappent en ce début de millénaire.

  • L'évolution démographique aurait dû être la première alarme mais ni l'allongement de la vie, ni le déséquilibre social de la pyramide des âges, ni le niveau d'éducation n'ont provoqué une prise de conscience à la hauteur.
  • Il a  fallu 20 ans pour que la question climatique soit prise en compte et encore aujourd'hui, on a du mal à nommer correctement le problème en se perdant dans des considérations économiques ou se fourvoyant sur des thématiques d'écologie ou de santé publique qui sont des conséquences et pas les causes.
  • La question énergétique qui est le principal déclencheur de la crise des gilets jaunes n'a pas mieux été comprise par les partis incapables de donner une vision claire des priorités et des objectifs à atteindre et se contentant de se doter d'outils fiscaux qui par nature ne peuvent qu'excéder les gens.
  • Quant à la question de la numérisation du monde et des Hommes, là on en est au stade balbutiant du déchiffrement alors que la mutation se fait à un rythme fou.

Alors oui, les partis du vieux monde ont été déficients, mais une partie d'entre eux en sont conscients. Peut-être plus à gauche qu'à droite puisque la sanction électorale a été plus cinglante de ce côté là. Il faut donc espérer que le travail fait actuellement pour passer de la prise de conscience à la refondation aboutisse rapidement parce que la seule alternative, celle de mouvements comme les gilets jaunes, n'a que très peu de chances d'aboutir à un nouvel équilibre politique bénéfique.

Les nouveaux moyens de communication et de partage permettent des échanges rapides et des mobilisations d'ampleur. Les réseaux sociaux numériques sont des outils d'une extraordinaire puissance au service des actions de terrain. Mais pour structurer une pensée politique ou des revendications cohérentes, il faut plus que cela. On le voit avec les gilets jaunes : que veulent-ils ? La réponse est une liste d’éléments disparates qui ne construisent pas une voie cohérente. La réponse est aussi une prise de parole de quelques individus qui tentent d'émerger mais cela ne fait pas une représentation légitime du mouvement.

Au niveau national, je ne sais pas quelle solution pourrait être trouvée. Par contre au niveau local c'est un peu plus simple. Les expériences de cafés citoyens qui se multiplient donnent une bonne piste de réflexion. Il faut faire évoluer et organiser ces cafés comme des micro-démocraties. Il faut organiser et structurer le débat politique, non pas en créant X micro-partis auto-centrés (ça c'est le vieux monde) mais en créant les conditions démocratiques du débat et des actions sur des questions locales. Le choix des actions ("législatif"), leur mise en œuvre ("exécutif") et le contrôle publique ("judiciaire") doit être réorganisé au niveau le plus proche des citoyens avec toute la panoplie d'outils et d'usages modernes. Les municipalités et collectivités locales pourront ensuite s'appuyer sur les choix des citoyens de façon à ce que l’État se retrouve à nouveau en phase avec la volonté du peuple.

Il y a un an et demi, nous avons eu un récit romantique auquel beaucoup de Français voulaient croire parce qu'il cachait une réalité très difficile. Ce récit s'achève aujourd'hui dans le feu et la fureur. Affrontons la réalité avec le bon niveau de compréhension des choses et utilisons notre énergie et notre génie bien Français pour construire positivement l'avenir.

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