Elisabeth Badinder sur l’affaire DSK

Il y a quelques jours j’écrivais un post sur la récupération pour le moins choquante de certains combats légitimes de la gauche. Voici l’avis d’Elisabeth Badinter :
Elisabeth Badinter par franceinter

Affaire Dreyfus Strauss-Kahn : le temps d’une respiration


Si l’affaire judiciaire du Sofitel n’est pas close, la balance de la justice penche maintenant clairement en faveur de DSK. Quant au ludion médiatique, puisse-t-il éviter les excès des premiers jours de l’affaire : si N. Diallo a menti comme elle l’a avoué et comme le procureur l’a dit, qu’on laisse la justice faire son enquête et que l’on arrête de confondre enquête et lynchage. Ce temps particulier est celui de la respiration, pas l’heure du jugement, pas non plus l’heure des comptes.

Respiration pour Dominique Strauss-Kahn et sa famille pour qu’ils puissent sortir de cette parenthèse irréelle, retrouver calme et sérénité, et qu’ils puissent se projeter à nouveau vers le futur. Les grands hommes ont beau être fait des accidents extraordinaires de leur parcours, cette construction nécessite tout de même un minimum de « digestion ».

Respiration aussi pour la gauche Française. Quoi qu’il arrive, cette élection restera dans les annales, à la fois par l’innovation des primaires ouvertes voulue par le PS, mais aussi de l’extraordinaire trouble politique de l’époque. Un candidat UMP sortant plus que discrédité mais sans solution de rechange crédible pour la droite, un candidat PS triomphant avant même de se lancer, puis détruit et voué aux gémonies, puis arbitre de tout ce qui se décidera, faiseur de roi ou roi lui-même (si l’image a un sens dans un système politique qui hésite entre la République et la monarchie élective). Je suis pour ma part heureux que cette pause permette au courant socdem de se retrouver autour de son identité après avoir hésité à prendre des routes mal assurées. Comme quoi, j’avais plus que largement raison en écrivant « À ce jour, nous n’avons aucune raison de faire un choix si ce n’est le devoir d’en faire un d’ici l’automne« …

Par contre, il y en a qui doivent respirer nettement moins bien depuis ces derniers jours.

D’abord ceux qui ont cru pouvoir faire fi de la justice pour se servir de cette triste affaire comme d’un marche-pied pour leurs combats, et j’en suis profondément triste tant la noblesse des idées se retrouve salie par un comportement du plus pur style « la fin justifie les moyens ». Non, non et non, la cause des immigrés, la cause des minorités, la cause des salariés, la cause de l’égalité des sexes n’ont rien retiré de positif des prêches hystériques de l’avocat de N. Diallo, des manifestations syndicalistes autour d’une affaire de droit commun, des attaques insensées de certains groupes féministes. Je l’avais écrit, nous en voyons la triste réalité aujourd’hui. Si vous voulez vraiment défendre ces causes, alors rejoignez les sociaux-démocrates en vous fondant sur ce que nous avons écrit de façon réfléchie et non sur des paroles de circonstance aux motivations peu glorieuses.

Ensuite et enfin pour aujourd’hui, il y a aussi la question lancinante du piège ou du complot. Là aussi, depuis plusieurs années j’ai suffisamment bataillé contre les complotistes de tout poil pour avoir quelque crédibilité en la matière. J’ai lu ces dernières semaines des choses allant du délire habituel aux coïncidences qui interpellent. Je constate également qu’en matière de « crime », nous trouvons facilement des gens qui ont le mobile, l’arme et l’opportunité, voire que certains se sont fait remarquer avant et après le déclenchement de l’affaire (le tweet UMP et B. Debré par exemple). Nous ne devons pas retomber dans une affaire Clearstream et je suggère fortement à nos députés, de tous bords, de demander la constitution d’une mission d’enquête parlementaire qui aurait pour objectif d’éclaircir les participations potentielles et le niveau d’action de personnes liées à la République dans cette affaire. Cette enquête doit être menée par le parlement car si elle se révélait positive, le piège ou le complot aurait eu pour objet de biaiser la procédure démocratique destinée à élire le Président de la République Française en 2012.

Affaire Dreyfus Strauss-Kahn : DSK innocenté plus vite que prévu ?!

Le New York Times révèle ce matin qu’une audience extraordinaire a été convoquée par le procureur (l’accusation) après la découverte par celui-ci d’éléments qui feraient peser un fort doute sur la crédibilité de l’accusatrice :

– un coup de téléphone à un détenu quelques minutes après les faits allégués
– des mouvements de fond suspect et suspicion de blanchiment d’argent
– suspicion de trafic de drogue

Espérons que la vérité triomphera maintenant rapidement et que l’honneur d’un homme sera lavé de façon éclatante.
Quant à la suite politique, nous promettons une décontamination nucléaire tout aussi éclatante…

Socdem Inside

Finalement, Pierre Moscovici a renoncé à y aller en notre nom, nous expliquant le pourquoi. Explication rationnelle, mais ayant un petit faible pour Dan Ariely, je sais aussi que nos décisions sont issues de facteurs dont la clarté est rarement évidente.

Dont acte, la politique est ce qu’elle est et depuis l’improbable déterminisme de l’empêchement de DSK, il est devenu difficile de me surprendre.

Ce qui m’ennuie objectivement le plus, c’est que les choix qui s’offrent à chacun de nous ne sont en rien évidents, transcendants, et du coup les sociaux-démocrates se déterminent en ignorant la question d’Ariely « avons-nous le contrôle de nos propres décisions » ce qui les amènent à faire des choix différents avec les mêmes variables, et nous amènera donc à nous opposer avec les mêmes arguments pour des candidats différents. Comme j’ai de l’humour, je trouve la situation cocasse et comme j’ai le sens pratique je propose à mes amis sociaux-démocrates d’utiliser le logo « Socdem Inside » sur leur blog ou pour leur avatar, histoire de ne jamais oublier qui nous sommes vraiment et de ne pas nous affronter même lorsque nous soutenons un candidat différent en attendant la fin de l’automne.

Pour ceux qui ne connaissent pas Dan Ariely :

 



Lorsque Tristane Banon innocente DSK

DSK innocent dans l'affaire BanonLes éructations médiatiques et internétiques sur la construction de la culpabilité de Dominique Strauss-Kahn ont été en partie alimentées par l’affaire Banon où cette dernière était présentée comme la victime au mieux d’un harcèlement dépassant les bornes, au pire d’un viol.
Pour tous ceux qui voulaient empêcher DSK de se présenter, l’affaire était entendue, qui vole un oeuf vole un boeuf, l’affaire Banon annonçait forcément l’affaire Diallo.

Le parisien.fr vient de publier un chapitre inédit d’un livre de Tristane Banon dans lequel elle décrivait cette fameuse rencontre. Et ce qui est écrit est édifiant : non seulement elle ne fait mention d’aucune agression, mais elle écrit que c’est elle qui a harcelé DSK pour obtenir cette rencontre et l’interview a été plus ennuyeuse !

Le site lepopulaire.fr donne des informations complémentaires sur le livre de Tristane Banon.

Comme je l’ai écrit déjà depuis de très nombreux mois, s’il n’y a jamais eu plainte dans cette affaire Banon, c’est qu’il n’y avait pas d’affaire. Mais la vérité a-t-elle un sens pour ceux qui veulent manipuler la démocratie ?

Pierre Moscovici : Les primaires auront-elles le candidat qu’on n’attend pas ?


Arnaud Montebourg, Emmanuel Valls, Ségolène Royal sont partis en campagne il y a déjà de très nombreux mois et force est de constater que ces candidatures prématurées n’ont pas déclenché une vague d’enthousiasme et de soutien.

François Hollande est parti depuis moins longtemps mais sa campagne ayant mieux été préparée, en particulier en renforçant les liens internes qu’il maîtrisait par ailleurs bien grâce à sa longévité à la tête du PS, il bénéficie actuellement d’un avantage en ce début officiel de campagne.

Martine Aubry a su respecter le calendrier décidé, et ayant bénéficié de l’improbable empêchement de DSK et de sa position de 1ère secrétaire, elle se présente aujourd’hui au niveau de FH, à un souffle derrière lui.

Est-ce terminé ? Le casting est-il complet et surtout satisfaisant ? Le plateau présenté nous prépare un combat entre (ex)premiers secrétaires du PS, ce qui est certes un gage de légitimité interne mais n’est pas exactement une promesse de réformes radicales, d’originalité, d’ouverture à l’innovation. Peut-être sauront-ils le faire, mais nos deux favoris vont devoir « se faire du mal ».
L’autre difficulté qui vaut pour tous les candidats déclarés et d’apparaître pour des candidatures « moi-je« , certes tout à fait dans l’esprit du combat de la Vème République, mais peu en phase avec un espoir collectif, une solidarité de groupe, le dessein d’un avenir commun.

« Soyons dès lors clairs : je ne crains pas, par ma candidature, de provoquer la désunion, puisque le pluralisme existe. Ma préoccupation est ailleurs : a-t-elle un sens, peut-elle éclairer le débat ? (PM) »

Est-ce une malédiction de la Vème République ? Les Français doivent-ils se résigner à choisir entre d’honnêtes mais ternes travailleurs là où la situation nécessite tout à la fois compétence, imagination, innovation, transgression, panache, et un quelque chose de « différent », un effet Obama où un cadre du parti prend de l’épaisseur au fil de la campagne, conteste la partition écrite par avance et renverse l’ordre établi. Cela me semble toujours possible, et à mon sens, si un tel candidat émerge, il sera issu des troupes de socialisme & démocratie, reprenant la force des idées sociales et économiques de Dominique Strauss-Kahn et porté par l’esprit collectif qui nous anime.
Nous pouvons contester la logique de la Vème République qui a permis la catastrophique élection de Nicolas Sarkozy, entraînant l’accélération du déclin de la France. Nous contestons la fatalité du choix de l’honnête médiocrité faute de mieux. Notre espoir va au-delà de ce qui est écrit d’avance. Pierre Moscovici a demandé notre avis, la réunion prévue par notre courant aura lieu finalement mercredi à Paris, et il a indiqué sur son blog qu’il annoncerait sa décision jeudi.

« il est essentiel à mes yeux que le groupe que j’anime et continuerai à animer quoi qu’il arrive fasse un choix éclairé, que nous prenions position ensemble, si possible unanimement, à défaut de façon très majoritaire, afin de peser puissamment sur les échéances à venir. (PM) »

Pierre Moscovici est-il le candidat que la paresseuse logique actuelle n’attend pas ? Rendez-vous mercredi pour la dernière consultation collective et jeudi pour le savoir.

Egalité hommes – femmes et anthropologie politique

Même si c’est du grand n’importe quoi, j’aime bien cette époque car c’est une époque de changement !

Les affaires politiques qui font l’actualité en ce moment et celles qui ne le font pas (encore) devraient nous inciter à réfléchir au-delà de l’indignation bien-pensante (quand elle n’est pas jouissivement fallacieuse), à la projection à bon compte de fantasmes plus ou moins avoués sur ceux qui se sont fait prendre, ou encore à la récupération pure et simple du moment que cela permet de monter à la tribune.

Alors amis internautes, relisons un peu les choses au-delà des maux que l’on nous donne à voir.

Justice

Tout d’abord, George Tron et Dominique Strauss-Kahn nous permettent, avec bien moins de talent que Tocqueville, de nous pencher sur la démocratie américaine et de la comparer à la nôtre, du point de vue judiciaire tout au moins.

Même type d’affaire, mais quelle différence à l’arrivée.

Les États-Unis c’est le pays où sur la base d’un seul témoignage et d’une journée d’enquête faite dans le bruit médiatique d’affirmations non-fondées suivi de rétropédalages, n’importe qui est coupable quoi qu’il arrive en attendant que la justice statue effectivement sur les faits. C’est le pays où la justice et la police sont intimement liés au pouvoir politique exercé non par l’exécutif, mais par la pression des citoyens, ce qui serait parfait si le citoyen en question pouvait agir rationnellement à partir d’une réflexion étayée par les faits, ce qui à l’évidence n’est pas le cas.
A contrario, la France est un pays où le témoignage (ici double) amène plus lentement aux premières décisions de procédure judiciaire, parce que l’image de l’accusé est protégée, parce que l’instruction cherche aussi bien à prouver la culpabilité que l’innocence, parce que la justice a forcément besoin de temps.
Le système français est de fait plus lent, plus soumis aux aléas du pouvoir politique (sous la pression de l’exécutif et non des citoyens) mais il apparaît plus serein et préserve incontestablement mieux monsieur Tout-le-monde d’un éventuel broyage et d’une erreur judiciaire.
Alors nulle doute que notre système est perfectible, mais à l’évidence ce cas permet de montrer à quel point la volonté du pouvoir sarkozyste de se rapprocher du système américain est une hérésie.

Société

Au-delà de la justice, ces affaires sont également un enseignement sur notre époque. A première vue, nous avons sous les yeux le résultat d’une société où la conquête du pouvoir n’est que la bataille entre mâles dominants, conquête qui une fois réussie permettrait à ces derniers d’en « consommer » tous les fruits. Il est fort probable que notre système sociétal (politique, professionnel ou privé) n’ait pas assez traité des dérives sexuelles rendues possibles par l’accès aux responsabilités, par contre je conteste que cela se résume à un problème des hommes à l’encontre des femmes.

Pourquoi ?

D’abord parce qu’il me semble que si ces affaires mettent en cause d’abord des hommes, c’est pour un ensemble de raisons qui font que les hommes ont plus l’occasion d’être mis en accusation ; en particulier :

* la probabilité : les postes de pouvoir sont majoritairement attribués à des hommes parce que structurellement le système privilégie un type de conquête qui leur est favorable : d’un point de vue probabiliste, les abus seront donc majoritairement masculins
* la culture : même si des progrès ont été fait, le schéma cognitif de l’homme prédateur et de la femme proie reste bien établi ce qui facilite l’adoption d’un tel schéma et son acceptation (pour s’en convaincre, il n’y a qu’à relire les commentaires sexistes dont certains d’ailleurs prétendent dénoncer les affaires en cours)
* le tabou : parce que si la dénonciation de tels faits est psychologiquement difficile pour ces femmes, pour des hommes victimes elle apparaît carrément impossible, ce qui est aussi le cas dans le cas de harcèlement ou de viol homosexuel homme ou femme.

Au-delà de l’actualité, je crois que ce serait une grande erreur de ramener un problème structurel d’organisation de notre société à un problème d’homme prédateur vs femme proie. Il faut dépasser l’heuristique de disponibilité affichée par les médias et les groupes de pression. Inversez le rapport homme / femme aux postes de pouvoir et vous ne changerez rien aux dérives. A l’inverse, travaillez à « dé-sexualiser » le rapport de pouvoir et vous aurez plus de chance d’arriver à une situation normale.

Le combat contre ces abus est un combat de tous les hommes et de toutes les femmes, pas des uns contre les autres. Ne pas l’aborder ainsi revient à renforcer le problème, éventuellement en inversant le sens, mais surement pas à le résoudre.

Conclusion

Loin de poser clairement un débat sociétal, le traitement actuel de ces affaires renforce des schémas de domination homme / femme, avec pour seul vrai enjeu de savoir qui a le droit de dominer qui. C’est l’expression d’un fantasme, au mieux d’une erreur d’analyse, ce n’est pas le sens d’un combat de gauche, du mien en tout cas. Nous devons travailler à établir des relations interpersonnelles apaisées, égalitaires d’un point de vue général et équitables et respectueuses au sein de nos organisations humaines.
Nous devons également regarder sexuellement les hommes pour ce qu’ils sont aujourd’hui et non pas pour l’image distordue que nous en avons. Sur ce dernier point je vous renvoie à une chronique de Boris Cyrulnik sur France Info (« hommes, sexe et amour« ), c’est très étonnant.

Malgré ses défauts, la justice française vaut mille fois mieux que la justice américaine. Quant aux relations hommes / femmes au sein de notre société, il faut travailler pour qu’elles valent mille fois mieux que ce qu’elles sont aujourd’hui.

Affaire Dreyfus Strauss-Kahn : l’avocat de N. Diallo condamné pour avoir utilisé un faux témoignage

Kenneth Thompson, l’avocat de la défense dans l’affaire DSK, vient d’être condamné à payer 15000$ par un juge américain pour avoir utilisé un faux témoignage dans une affaire qu’il plaidait.

Le juge de district William Pauley a déclaré que la société d’avocat Thompson & Wigdor avait porté un préjudice au processus judiciaire lui-même lorsque ses avocats ont permis le dépôt d’un faux témoignage ( « U.S. District Judge William Pauley said the law firm Thompson Wigdor & Gilly harmed “the judicial process itself” when its lawyers allowed the false testimony at a deposition« ).

Après que l’avocat star N. Stiegel ait renoncé à défendre l’accusatrice, cela commence à faire beaucoup pour la plaignante.

Parallèlement, suite aux révélations du journaliste Léonard Lewit, la RTBF et le Nouvel Obs s’interrogent sérieusement sur les liens entre Nicolas Sarkozy et certains protagonistes de l’affaire, en particulier le chef de la police.

L’étrangeté de cette affaire n’a d’égale que ses zones d’ombres semble-t-il.

Sources :

Affaire Dreyfus Strauss-Kahn : comment ils essaient de tuer les combats de gauche

Prologue

Mai 2011 : un tweet d’un militant ump promptement relayé par le site de droite Atlantico révélait que Dominique Strauss-Kahn avait été arrêté. Cette information a été diffusée quelques minutes à peine après l’arrestation, avant tout autre média. En plus de l’arrestation, ce tweet faisait apparaître pour la première fois l’hôtel Sofitel alors que l’interpellation a eu lieu dans l’avion où avait pris place DSK.

Pendant plusieurs jours, la police, la justice américaine et les médias créent et diffusent mondialement la culpabilité médiatique de Dominique Strauss-Kahn, non seulement sans disposer d’aucun élément de preuve, mais également en diffusant des informations qui se révéleront erronées (comme les heures des faits établis puis corrigés par la police) ou fausses comme les accusations de fuite précipitée, les divers noms et nationalités de la plaignante, l’existence d’un film de vidéo surveillance, etc.

Le procureur de cette affaire, Cyrus Vance, fils d’un ancien secrétaire d’État de Jimmy Carter, se retrouve alors en charge d’un dossier qui pourrait le mener à la tête de la mairie de NY comme ce fut le cas jadis pour son prédécesseur Rudolph Giuliani.

A l’issue de ce prologue, l’objectivité est de reconnaître que nous n’avons qu’une seule certitude : une plainte contre DSK a été déposée et a été jugée recevable. Tout le reste n’est que conjectures ou pire, fantasmes.

Acte I : comment le FMI est « repris en main »

Si l’on met de côté les aspects personnels de cette histoire, la première vraie conséquence a été la démission de DSK de sa charge de directeur général du FMI. Plus que tout autre, DSK a réformé le FMI, lui donnant une orientation social-démocrate, permettant aux pays « émergés » et aux pays pauvres d’avoir un plus grand poids au sein de l’institution. Il a été également l’homme qui a montré que l’intervention coordonnée des États pouvaient réussir là où le libéralisme financier débridé avait généré le chaos. Il a été celui qui a annulé la dette d’un des pays les plus pauvres du monde, Haïti, qui a permis à l’Afrique de surmonter le pic de la crise grâce à des prêts à taux zéros, qui a permis à l’Europe de sauver (provisoirement) sa monnaie et aux pays comme la Grèce de ne pas être pillé (provisoirement aussi). C’est aussi l’homme qui était censé présenter un plan ambitieux de réforme des règles financières mondiales à travers une évolution monétaire majeure et l’introduction d’une assurance risque sur les transactions financières.

Cet homme devait être abattu, la première conséquence de l’affaire Dreyfus Strauss-Kahn est la défaite des réformistes keynésiens au niveau mondial. Depuis le dépeçage de la Grèce a débuté et la nouvelle direction du FMI sera assurée soit par un pur produit du modèle financier américain en la personne de Christine Lagarde, soit par Augustin Cartens, certes citoyen d’un pays émergeant, le Mexique, mais aussi pays appartenant à la sphère économique américaine.

En perdant le FMI, la gauche a perdu une bataille de la gouvernance mondiale.

Acte II : comment la lutte des classes se retourne contre les pauvres

Les avocats de la plaignante ont clairement mis l’accent sur un procès qui serait celui d’une femme pauvre contre un homme riche, d’une justice qui doit punir les riches et les puissants, d’une personne humble et sans moyens contre une star qui les a tous, d’un traitement judiciaire qui doit être le même pour tous.

Or comme le relève un certain nombre de juristes, le traitement médiatique judiciaire vus lors des premiers jours ne sert qu’à humilier et n’apporte en lui-même rien au procès sinon une condamnation préventive de l’agora. Le traitement égalitaire revendiqué, à juste titre, est en fait un nivellement par le bas, pour ne pas dire par la bassesse. Riche ou pauvre, faible ou puissant, le « perp walk » est une honte d’abord pour le système judiciaire : le nivellement par le bas n’est en rien une revendication égalitaire, un combat des humbles. Nous revendiquons une justice égalitaire, pas une humiliation égalitaire. Nous revendiquons une élévation des humbles, pas un abaissement des puissants.

Par ailleurs, les avocats qui défendent madame Diallo n’ont rien d’avocats de seconde zone commis d’office. Ce sont des stars du barreau dont le costume impeccable ne sort pas d’une boutique de prêt à porter premier prix. Leur plaidoirie à vocation universelle cadre mal avec leur personnalité et l’enjeu du procès. Encore une fois, cette affaire est l’occasion d’une mise en scène médiatique qui utilise la condition d’une personne humble à des fins qui n’ont que faire de la lutte des gens pour sortir de leur misère.

A nouveau la gauche est en train de perdre ici la bataille de la défense des humbles, cause reprise par des stars du système judiciaire américain. Même si c’est un combat pour la justice, la justice sociale ne peut être défendue par ce genre d’avocat !

Acte III : comment le syndicalisme est manipulé jusqu’au ridicule

La troisième audience a été le lieu d’une théatralisation supplémentaire. Un syndicat (Unite-Here) a profité de ce procès pour organiser un rassemblement spectaculaire et ici encore, médiatisé. Le rôle des syndicats est d’obtenir de meilleures conditions de travail aux salariés, de les défendre en cas de conflit, d’aider à faire progresser le droit du travail, de co-gérer certains organismes paritaires. Si des problèmes de sécurité se posent dans l’exercice du travail de ces femmes de chambre (ce que je veux bien admettre), en quoi cette manifestation contre un homme dont la culpabilité reste à établir va changer en quoi que ce soit la position de leurs employeurs ? Pire que cela, si le procès venait à établir l’innocence de l’accusé, ce syndicat se sera ridiculisé et aura ridiculisé ces femmes de chambre.

La bataille du syndicalisme n’est pas celle de juger la culpabilité de personnes dans des procès privés, c’est une bataille pour le progrès social, une bataille entre salariés et patrons, entre organisations syndicales et patronales, entre syndicats et État. Ici, Unite-Here ne peut que perdre, son âme ou son image au choix, et s’affaiblir dans de futures batailles qui seraient elles totalement de son ressort.

Acte IV : comment le féminisme s’égare

Certaines organisations féministes ont saisi l’occasion de ce procès pour faire entendre leur voix. Prenant dès le départ le parti-pris de la culpabilité de l’accusé, elles ont construit un amalgame entre des luttes déjà anciennes et les images de la culpabilité médiatique abreuvant largement télés et journaux du monde. Pour les mêmes raisons qu’évoquées précédemment, c’est un détournement de combat qui ne peut qu’aboutir à l’affaiblissement ou au ridicule.

Si DSK est coupable le tribunal le condamnera. Dans ce cas, la justice aura montré de façon exemplaire qu’une personne, homme ou femme, ne peut abuser d’une autre, homme ou femme, sans être sévèrement puni. Il ne s’agit pas d’une lutte d’un sexe contre l’autre, mais bien d’une loi universelle s’appliquant à tous qui démontre de façon éclatante que la dignité et l’intégrité des personnes n’est subordonnée à aucune exception. C’est un combat commun et universel des hommes et des femmes.

Mais si DSK est reconnu innocent, alors ces organisations féministes auront fait beaucoup de mal à ce combat pour l’égalité car elles auront montré que leur combat fait peu de cas de la vérité et de la justice, que la fin justifie les moyens, que quels que soient les faits, l’homme est l’ennemi à abattre. La violence et l’injustice ne sont pas des combat de la gauche !

Epilogue

L’épilogue de cette tragédie n’est pas écrit, et à vrai dire il n’est pas exclus que ce soit en fait une farce grotesque tant les incohérences et les manipulations sont grandes, provoquant les interrogations publiques de personnes peu suspectes de connivence avec l’accusé, comme Christine Boutin ou Vladimir Poutine.

Coupable ou non, pour l’heure les gagnants sont peu nombreux mais bien identifiables. Si au niveau mondial leur victoire semble acquise pour plusieurs années, les choses sont bien moins claires en France. J’ose espérer que l’hypothèse du complot co-alimenté par certain en France se révèlera fausse, car dans le cas contraire nous serions dans une situation encore plus scandaleuse que l’affaire Dreyfus.

L’honneur socdem et la fierté de la France


À l’évidence, 2011 ne manquera pas d’inspirer tragédiens et romanciers. Quatre révolutions autour du bassin méditerranéen, la Grèce en quasi faillite, le Portugal, l’Espagne et sans doute l’Italie et la France aspirés à terme dans une spirale de dislocation financière. Et en France, les contre-coups de la déflagration Strauss-Kahn : il n’est pas sûr que Dominique soit coupable des accusations portées contre lui, mais à l’évidence l’onde de choc est arrivée dans les salons parisiens du pouvoir si l’on en juge par l’affaire Tron et la dénonciation de Luc Ferry.

Est-ce juste un hasard ? Certains répondront que lorsque des événements improbables se déroulent simultanément, le hasard n’est pas de la partie. Qu’est-ce donc alors ?

La fin d’un système il me semble. Les systèmes politiques méditerranéens donnent tous les signes de fin de cycle. Défiance des peuples et rejet du pouvoir, aristocraties politico-financières perdant le sens des échelles de richesse et de sa répartition, acceptation d’écarts à la loi pour ces mêmes élites qui par ailleurs n’en méritent que de plus en plus rarement le nom, perte de l’intérêt général et du destin commun. Il est à noter que le premier à tomber n’a pas été Berlusconi pour ses affaires de mœurs, ou Sarkozy pour son incapacité à incarner la fonction présidentielle et à représenter la France, mais DSK l’un des très rares justement à être reconnu mondialement pour ses capacités et ses résultats dans la réforme, pour son combat cherchant à remettre le social au niveau des impératifs économiques. Depuis qu’il s’est retrouvé prisonnier à New York, la dislocation s’est accélérée : plus personne pour stopper le dépeçage grec, plus personne pour empêcher la reprise en main du FMI par les groupes financiers appuyant la candidature de l’une des leurs en la personne de Christine Lagarde (elle a fait une très grande partie de sa carrière dans l’un de ces groupes).
Le cas de cette dernière est d’ailleurs très intéressant : elle aussi est prise dans un maelström judiciaire, tempête d’ailleurs beaucoup plus fondée que les accusations contre Georges Tron car, à la différence de ce dernier et sans préjuger des faits et de leurs conséquences, l’accusation portée contre Lagarde n’est pas parole contre parole, mais issue d’une procédure de contrôle menée par la cours des comptes et relayée par le parlement. C’est la République qui accuse Christine Lagarde !

Comment sortir de cette fin de cycle ? D’abord en en accélérant le dénouement. J’invite chacun et chacune à libérer sa parole, mais aussi à le faire sans haine ni esprit de revanche. Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, la déliquescence des mœurs du pouvoir n’est pas une question de machisme (il faut vraiment être naïf ou partisan pour croire qu’une femme de pouvoir ne peut être qu’une sainte – on se rappellera par exemple l’empire Ottoman lorsqu’il était dirigé par les femmes), mais une question d’affaiblissement des organes de contrôle et de démission de l’esprit citoyen. Indignez-vous, indignons-nous ! Mais surtout arrêtons de nous comporter comme tous ces jeunes dont l’indignation consiste à être « contre » et à ne pas croire qu’il y a au sein des partis un souffle et une force suffisante pour renverser la table et monter sur le char.

Ensuite en tenant compte du fait que la République est soumise à de nouvelles règles d’information, qu’on ne peut plus avoir des procédures judiciaires napoléoniennes lorsque twitter ou dailymotion sont en mesure de créer les conditions d’un procès sans règle devant l’agora. Je l’ai écrit et je le redis, cette nouvelle donne de l’information immédiate et universelle pose avec force les conditions et la nécessité de nouvelles dispositions constitutionnelles. Les femmes et les hommes politiques sont faillibles, ce qui n’est pas grave si les dispositions nécessaires sont mises en place.

Enfin, il faut se préparer à crier « dégage » au pouvoir en place certes, mais aussi à tous ceux qui veulent ou croient pouvoir maintenir ce système vivant. J’espère simplement que personne n’aura besoin de s’immoler pour cela. Et je crois qu’il est de l’honneur des sociaux-démocrates en particulier, de faire sonner le « démocrate » bien haut pour que la France puisse à nouveau être fière de montrer son visage au monde.